L'Afrique n'est pas en retard : elle avance autrement
Dire que l'Afrique est « en retard » suppose une course unique et un départ commun. L'histoire économique, le mobile money et les drones médicaux montrent des routes différentes. Les difficultés restent réelles, et on les regarde aussi.

L'Afrique comptait 283 millions d'habitants en 1960. Elle a dépassé 1,5 milliard en 2024, et la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA) attend environ 2,5 milliards en 2050. Un continent jeune, nombreux, souvent décrit comme « en retard ». Retard sur quoi, et mesuré par qui ?
Un retard, mais depuis quelle ligne de départ ?
L'idée de retard suppose une course avec un départ commun. L'historien Kenneth Pomeranz montre dans The Great Divergence qu'autour de 1750 l'Europe et l'Asie de l'Est se ressemblent sur l'espérance de vie, la consommation et les marchés. L'écart apparaît ensuite, et il tient en grande partie à deux circonstances : le charbon, bien placé en Europe, et les ressources des Amériques. Parler de « retard » africain, c'est donc raconter une histoire plus simple que la réalité.
Le mobile avant la banque
M-Pesa naît au Kenya en 2007. En 2014, l'enquête Global Findex de la Banque mondiale compte 58 % des adultes kényans avec un compte de mobile money, le taux le plus élevé de l'enquête, et 75 % avec un compte tout court, contre 62 % dans le monde. En 2023, selon l'association GSMA, l'Afrique subsaharienne rassemble environ 835 millions de comptes de mobile money, soit près de la moitié du total mondial.
Ce n'est pas un rattrapage de l'Occident. C'est une autre route : on paie avec un téléphone avant d'avoir connu l'agence bancaire. Cette route a ses limites : fin 2023, selon le GSMA, seuls 27 % des habitants de la région utilisaient l'internet mobile, et 60 % vivaient sous le réseau sans s'en servir.
Des solutions pensées sur place
En octobre 2016, l'entreprise américaine Zipline lance au Rwanda un service de livraison de sang par drone, présenté par la presse comme le premier service commercial régulier de ce type au monde. Le début est plus lent qu'annoncé : on attendait 150 livraisons par jour, et l'on en compte un peu plus de 350 au total en mai 2017. Le service s'est ensuite développé. Cette histoire ne dit pas que tout marche du premier coup. Elle dit qu'un pays peut adopter une technologie nouvelle sans passer par l'étape précédente.
Commercer entre soi : la zone de libre-échange continentale
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est signée en mars 2018, entre en vigueur le 30 mai 2019 et ouvre officiellement les échanges le 1er janvier 2021. Elle vise un marché d'environ 1,3 milliard de personnes et un PIB cumulé estimé entre 3 000 et 3 400 milliards de dollars selon les sources. Les échanges réels ont démarré lentement : les règles d'origine, qui disent quel produit compte comme « africain », ont demandé du temps de négociation. C'est un chantier long, pas une réussite acquise.
Énergie et climat : peu d'émissions, beaucoup d'exposition
L'Afrique représente environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon le Global Carbon Project (3,8 % en 2020), et 7 % selon Climate Analytics, qui exclut l'usage des sols. L'écart tient à la méthode de calcul. Les émissions africaines augmentent vite : +82 % entre 1990 et 2019, contre +52 % pour la moyenne mondiale.
Certains pays montrent une autre voie. Au Kenya, les énergies renouvelables fournissent entre 85 et 90 % de l'électricité en 2023 selon les estimations, la géothermie en représentant environ la moitié. Au Maroc, le complexe solaire Noor-Ouarzazate développe 580 mégawatts ; la Banque mondiale l'a décrit en 2018 comme le plus grand complexe d'énergie solaire à concentration du monde.
Ce que l'argument ne doit pas cacher
Dire que l'Afrique n'est pas en retard ne supprime pas les difficultés. En 2023, 21,9 % des jeunes d'Afrique subsaharienne n'étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, contre 20,4 % dans le monde, et 71,7 % des travailleurs de 25 à 29 ans occupaient un emploi précaire, selon l'Organisation internationale du travail. Selon la Banque mondiale, près de 9 enfants sur 10 de 10 ans ne savent pas lire un texte simple dans la région (estimation 2022).
Ces chiffres ne sont pas un retard fatal. Ils sont un chantier. Le bon regard n'est ni la pitié ni la célébration : c'est l'observation précise.
Parce qu'on ne peut pas devenir ce que l'on ne voit jamais.
SourcesFaits vérifiés · 19 références
- CEA des Nations unies, As Africa's population crosses 1.5 billion, the demographic window is opening (analyse de la révision 2024 des World Population Prospects de l'ONU)
- Princeton University Press, Kenneth Pomeranz, The Great Divergence
- Banque mondiale, Global Findex 2014 : Kenya ; The EastAfrican, Kenya tops list of banked population
- GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2024 ; The Mobile Economy Sub-Saharan Africa 2024
- Al Jazeera, Rwanda turns to drones to deliver vital blood supplies (2016) ; Africanews, Rwanda inaugurates medical delivery drones ; ITIF, Zipline enables real-time delivery (2017)
- Union africaine, Press briefing: status of AfCFTA (janvier 2021) ; Sovereign Group, African Continental Free Trade Area opens for business
- Down To Earth, African economic expansion need not threaten global carbon targets ; Climate Analytics, National 1.5°C compatible emissions pathways in Africa (2022)
- Africa Energy Portal, Kenya ; U.S. Commercial Service, Kenya Country Commercial Guide : électricité
- Banque mondiale, Additional financing for Morocco to develop a second solar power complex (2018)
- OIT, Global Employment Trends for Youth 2024 et fiche Afrique subsaharienne
- UNICEF, 70 % of 10-year-olds in learning poverty (rapport Banque mondiale 2022)

