Savants et bâtisseurs : l'Afrique avant la colonisation

De Tombouctou à Great Zimbabwe, l'Afrique d'avant la colonisation a laissé des manuscrits, de l'acier et des murs de pierre qui tiennent encore debout. Ce que les sources permettent d'affirmer, et ce qui reste débattu.

En 1324, Mansa Moussa, empereur du Mali, part en pèlerinage à La Mecque et passe par Le Caire. Le chroniqueur arabe al-Umari rapporte que l'or y a perdu de sa valeur après son passage : le prix serait resté bas environ douze ans, le mithqal tombant de plus de 25 dirhams à 22 au plus. L'anecdote est devenue célèbre. Les chiffres qui l'entourent varient d'un récit à l'autre, et il vaut mieux s'en tenir à ce que dit al-Umari.

Cette scène montre une Afrique de l'Ouest qui pèse sur l'économie de la Méditerranée. Elle a laissé des traces moins brillantes que l'or, mais plus durables : des manuscrits, de l'acier, des murs de pierre, des écritures.

Tombouctou, une ville de livres

La mosquée de Sankoré, à Tombouctou, a été un lieu d'enseignement. Les dates de sa construction vont de la fin du Xe au XIVe siècle selon les auteurs, et on la dit devenue madrasa sous Mansa Moussa. On lit souvent qu'elle accueillait jusqu'à 25 000 étudiants : ce chiffre est cité partout, démontré nulle part. Mieux vaut parler d'un centre savant important, sans chiffre précis.

Les manuscrits, eux, existent. Les estimations pour la région vont de 300 000 à 700 000, dont une grande partie conservée dans des bibliothèques familiales. L'institut Ahmed Baba, à Tombouctou, en garde plusieurs dizaines de milliers selon les sources.

Son nom vient d'un savant. Ahmed Baba, né en 1556, auteur de plus de quarante ouvrages, est déporté au Maroc en 1593 après la conquête saadienne de Tombouctou. Il y reste jusqu'en 1608, y écrit une partie de son œuvre, puis revient dans sa ville, où il meurt en 1627.

L'acier des Haya

En Tanzanie, au sud-ouest du lac Victoria, les archéologues Peter Schmidt et Donald Avery ont étudié dans les années 1970 les fourneaux des Haya, qui produisaient un acier au carbone en préchauffant l'air soufflé dans le fourneau. Ils ont mesuré des températures de 1 350 à 1 400 °C et daté des fourneaux d'environ 2 000 ans. Leur conclusion sur le préchauffage a été contestée par le chercheur J. E. Rehder, qui jugeait la méthode de mesure insuffisante, et ils ont répondu par de nouveaux calculs. Le débat est réel. Il n'enlève rien au fait central : une métallurgie complexe, bien antérieure aux contacts avec l'Europe.

Pierre, roche et pyramides

Great Zimbabwe est occupé du XIe au XVe siècle. Ses murs, bâtis en pierre sèche, sans mortier, atteignent environ 11 mètres. Les estimations de population vont de plus de 10 000 à 18 000 ou 20 000 habitants. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1986. Au XIXe siècle, des explorateurs européens ont longtemps refusé de l'attribuer à des Africains. Les travaux ultérieurs l'ont rattaché aux sociétés shona.

En Éthiopie, les onze églises monolithes de Lalibela, taillées dans la roche à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, sont classées par l'UNESCO depuis 1978. Au Soudan, le royaume de Koush a bâti plus de 200 pyramides selon certains décomptes, soit davantage que l'Égypte (environ une centaine selon les mêmes sources). Les comptages varient : prenez-les comme un ordre de grandeur.

Frapper monnaie, écrire, entretenir

À Aksum, dans le nord de l'Éthiopie, un royaume prospère entre le Ier et le VIIIe siècle de notre ère. Le site est classé par l'UNESCO depuis 1980. La plus haute stèle encore debout dépasse 23 mètres. Le royaume frappe sa propre monnaie à partir de la fin du IIIe siècle : l'or, avec des inscriptions en grec, sert aux échanges lointains, l'argent et le cuivre, avec le ge'ez, aux échanges locaux. Le ge'ez, écriture née à Aksum, est toujours utilisé en Éthiopie.

Plus près de nous, au Cameroun, le sultan Njoya de Foumban met au point avec ses scribes, vers 1896, une écriture pour la langue bamoun. La première version compte environ 465 pictogrammes ; la dernière, achevée vers 1910, est un syllabaire de 80 signes. Son usage décline après 1931, quand Njoya est exilé à Yaoundé. Un projet de revitalisation est né vers 2007 à Foumban, et l'écriture est entrée dans la norme Unicode en 2009.

À Djenné, au Mali, la Grande Mosquée en terre crue, reconstruite en 1907 sous la direction du chef de la guilde des maçons, Ismaila Traoré, est entretenue chaque année par la communauté, lors d'une fête du crépissage qui répare les dégâts de la saison des pluies. La vieille ville est classée par l'UNESCO depuis 1988. Un patrimoine, ici, est aussi un savoir-faire transmis.

Pourquoi tout cela est resté dans l'ombre

L'historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo a dirigé le premier volume de l'Histoire générale de l'Afrique de l'UNESCO et en a écrit l'introduction. Il y soutient que le regard colonial a déformé l'histoire du continent. Cheikh Anta Diop, autre grande figure du projet, a défendu l'ancienneté des civilisations africaines. Ce chantier de l'UNESCO, lancé il y a plus de soixante ans, vient de s'achever avec les derniers volumes présentés en octobre 2025.

Savoir que ces savoirs ont existé ne règle ni le chômage ni les routes. Cela change pourtant la question que se pose un jeune de Douala, de Dakar ou de Montréal : « Est-ce que quelqu'un comme moi peut bâtir quelque chose ? » Réponse documentée : oui, et d'autres l'ont fait avant lui.

Parce qu'on ne peut pas devenir ce que l'on ne voit jamais.

SourcesFaits vérifiés · 22 références

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